Je me suis bien évidemment empressée de retrouver nombre de ces petits bonheurs qui composent le son de la liberté. Au détour de lacets descendus à vélo et de mauvaises nuits sous la tente, de micro escapades aux couleurs du printemps, à s'envoler au vent, de revoyures avec le ciel comme écran et nos rires comme courant, on fête les cuvées de limonade au sureau - le presque trop de fraises et de soleil déjà - en préparant des mouvements d'évasion partagés. Il s'agit de déployer les espérances timides d'un nouveau chapitre, d'apprécier les petites joies de l'instant comme on attend le vrai tournant.
Il faudrait pouvoir retrouver la liberté, un jour. Pas juste une partie, pas juste un morceau ; la vraie vie en entier.
Un jour, je ne sais pas trop quand.
Quatre semaines plus tard, on fait comme on peut pour tenter de vivre, en adoptant de nouvelles manières de nous mouvoir dans l'espace et le temps.
Souvent, il s'agit de trouver un bonheur disproportionné dans ces petits riens qui constituent maintenant notre quotidien de confinés, comme les cafés partagés sur un rebord de fenêtre ensoleillé, les raviolis maison et un tiramisu pour écouter Dalida et porter des robes à fleurs, les retrouvailles et les bonnes nouvelles du bout du fil. Étonnamment, on devient experts dans l'art de trouver des choses à fêter, on pose avec une déconcertante facilité tout un tas de raisons plus ou moins valables pour ouvrir une bouteille ou faire un gâteau : un anniversaire à distance, quatre semaines de confinade, l'arrivée du week-end, l'heure du repas, de l'apéro ou du goûter... marquer le temps n'aura jamais été aussi essentiel.
Et puis, les moindres mouvements éveillent dorénavant toute notre attention : la course et le zénith du soleil et de la lune, les voisins sur le toit ou à la fenêtre, la musique au loin ou le chant des oiseaux, les volets qui s'ouvrent, les pousses de radis et champignons de Paris qui sortent, un levain, du kefir, bref, tout ce qui nous rattache à un peu de vie. On essaie de se mettre en mouvement aussi, de changer de perspective dans ces mètres carrés à soi, de faire voyager son imaginaire, ou simplement défier l'habitude, remettre un peu de volonté contre la patine des heures immobiles.
Un peu comme tout le monde en ce moment, j'aurais envie de sortir faire du vélo les cheveux au vent, de marcher dans les cailloux et le romarin en fleur, de me perdre dans les bleus de l'horizon et de sentir le soleil sur ma peau.
J'attends le moment où je pourrai changer le joli tableau immobile que je fixe par la fenêtre. Reprendre plaisir à la vitesse de paysages défilés, traverser l'espace autrement qu'avec ma voix seulement, habiter toutes les dimensions autour de moi. J'attends le moment de retrouver le plaisir des promiscuités choisies, pouvoir frôler et enlacer, toucher, murmurer. J'attends le moment de réaliser qu'on est toujours vivants, qu'il est encore temps d'emmêler nos sourires et de détourner nos regards, partager des instants de rien, les nuances heureuses du quotidien.
À partir de quand le rapport s'inverse-t-il ? Où se trouve l'équilibre entre ressasser des souvenirs ou réactiver des madeleines de Proust (ou des navettes de Saint Victor) et en fabriquer, vivre, simplement, au présent ? Est-ce que les rituels et les habitudes sont des morceaux de vie plus jolis ou plus tristes (ou les deux) que les nouvelles aventures ?
C'est un peu étrange, j'ai passé le cap de cette nouvelle décennie avec beaucoup moins de fulgurance bilan que d'autres petits caps. Il y a les chapeaux de roue qui deviennnent presque habituels, mais alors que je ne me suis jamais sentie aussi légitime d'explorer ou de proposer, en même temps une nouvelle manie vient m'embêter, celle de considérer les petits jalons comme des immenses montagnes, je ne sais pas pourquoi, la confiance, tout ça, peut-être la conscience de la vieillesse, enfin, c'est quand même nouveau ce truc, j'ai l'impression, mais voilà, je n'en sais rien, on en reparle après les montagnes ok ?
Alors que je ne me suis pas encore sortie du marathon des gros repas, que les occupations actuelles me semblent si loin de mes préoccupations actuelles, qu'il fait bien trop chaud pour un début d'hiver et que les jours commencent enfin à rallonger, il me faut poser quelques lignes par ici, pour ne pas oublier le caractère inédit de toute cette fin d'année.
Il s'agit, après quelques petites désillusions (cause : spatiale) et une grande épopée (cause : spatiale) (traverser la France en bus, retrouver le goût des soupes à la tomate de machine à café sur une aire d'autoroute, toujours un pur bonheur), de retrouvailles de qualité (merci la brillance de ces gens, le tajine olives-citron et la nostalgie des lieux d'une autre époque), de séjours élongués et d'horizons aux contours à nouveau incertains pour l'année qui arrive (mais nous n'y sommes pas encore)(sur ce, bon bout d'an).
Il y aurait tant de gestes, tant de couleurs, tant de moments à fixer dans ma mémoire avant qu'ils ne se perdent.
Toujours c'est le flow qui nous surprend, les retrouvailles à la nouvelle lune et les aventures ordinaires, les tempêtes d'émotions, les petits calmes partagés, les longues conversations, la force de nos pensées, l'hésitation de nos silences, les peurs que l'on dévoile à ceux qui ont gagné notre confiance.
Toujours c'est l'inconnu des prochains horizons, le spleen de l'automne avant octobre, les heureux moments de contemplation, les sourires de nos yeux et le mouvement du désir, comme des odes à la liberté, des hommages à la présence de l'océan, du ciel, des forêts et des étoiles.
On dirait que mille choses arrivent, c'est sans doute ça, grandir ensemble, c'est très beau de justesse et de sincérité, c'est flippant, c'est sûrement ça, être vivants.
L'été est finalement arrivé d'un coup, on dirait, avec des barquettes de fraises et des moustiques inatendus, des escapades vers le sud pour se retrouver sur la falaise, près de la cascade, sous les étoiles, au milieu des arbres et des cailloux.
J'ai deux pellicules de retard. Six mois de passés, six mois à passer. Une semaine pour revoir l'océan et le pays, trop d'escapades à rêver au-delà des aventures déjà menées.
C'est le printemps, et je n'ai pas encore posé mes souvenirs de l'hiver ici, alors ça sera des postcards à retardement, comme d'habitude pour ne pas oublier tous les micro et giga changements de ces derniers mois.
J'ai quitté Marseille, le 16ème, sa jungle et ses horizons si tant chers à mon coeur, j'ai quitté le mistral et les échappées à la mer et je n'arrive toujours pas à y croire. J'ai changé de coloc, de ville, de climat. J'ai changé de métier, on dirait aussi. Quatre ans après mon retour de l'endroit des vélos et des kanelsnegl, six ans après avoir rencontré l'autre sud, (sept ans après la première postcard from England !), c'était sans doute le moment de remettre les voiles, de recommencer tout à nouveau et de jouer à s'inventer une vie dans un endroit neuf - sans trop de souvenirs accrochés aux rues, aux vues, aux espaces du quotidien, pour me défaire de mes rituels, de la confortable habitude des saisons passées dans ce qui était devenu "chez moi".
On dirait que ça commence à devenir plutôt pas mal, on dirait que je m'acclimate à peu près à mon nouveau milieu. Il y a le cool en barre de retrouver les yeux grand ouverts des nouvelles rencontres, des chouettes découvertes, des premières fois avec ces lieux, ces gens, ces faire et ces voir. Il y a la coolitude de pouvoir se mouvoir avec la légèreté des gens nouveaux, sans histoire. Il y a la génialitude de créer sans se revêtir d'une cause qu'on sent trop lourde pour ses épaules, sans les limites que l'on s'imposerait soi-même par habitude, parce qu'on s'est rangé à un moment donné dans une case, parce qu'on a jamais fait, parce qu'on a peur de se louper. Oui, il y a plein d'autres choses cooles, beaucoup d'autres moins cooles, mais on dirait que ce printemps a quand même un petit goût de liberté.
J'aurai finalement eu ma petite part d'aventure pour cet été.
D'abord à retrouver la tribu de frangins à l'un des bouts de la France - celui où on peut se retrouver dans trois pays en une journée, manger des patates au Munster en plein été et s'enfoncer dans des forêts humides le matin, à jouer aux cartes et cuisiner pour un régiment, à plonger en eau douce et se balader sur les sommets de là-bas.
Puis à faire le retour sur ce vélo vert, histoire de prendre le temps de traverser 700 bornes de paysages autrement qu'à travers la vitre d'un tgv trop climatisé.
Comme à chaque fois qu'on défie l'espace avec nos propres forces, le temps s'est distendu : c'était des journées comme s'il y en avait eu six où on avalait les kilomètres au milieu des champs et des vergers, des escales-retrouvailles de quelques heures et des pauses à tous les fromages du pays, des nuits humides et des avancées à la fraîche, des petits yeux du matin et beaucoup de tablettes de chocolat noir, de l'orage sous un abri-bus et des déroutes sur nationale 7, des chemins partagés et des gros souvenirs d'il y a déjà deux ans, des hommages en papier plié et en côtes grimpées.
Comme à chaque fois, il a fallu rentrer alors que nos habitudes étaient presque devenues celles d'enfants sauvages, à vivre au soleil et adopter le silence des grands espaces.
Et comme à chaque fois, le plaisir du retour chez-soi se mélange avec la difficulté du retour à l'urbanité - se remettre dans le flot semble être un exercice presque plus rude que celui qui nous a fait des cuisses en béton armé.
Après un mois d'août marqué du spleen post-vacances, sans tomber dans la mollesse extrême puisqu'il a fallu reprendre le cours des affaires marseillaises, après un mois de septembre fait d'accomplissements de presque adulte, après du suspense et de l'attente, du bullshit job et de l'évasion au soleil, des plongeons dans la mer et des vagues à l'océan, du thé à la menthe et des overdoses de gâteaux arabes, de la revoyure de la chiale et des rencontres à se retrouver coincés dehors sur un des mille toits-terrasse d'une médina salée, des retrouvailles géographiques si tant cooles à se dire qu'on devient peut-être un peu vieux, des paillettes et de la Rolls Royce, des regrets et du fomo, après tout ça, on dirait bien qu'on est déjà repartis pour un quotidien plus cadencé, au vélo et au tup, à compter le temps en week-ends et à remercier l'univers pour l'invention des machines à café.
J'ai mille clichés qui attendent de se révéler, ça attendra peut-être assez longtemps pour faire des vieux souvenirs, pour l'instant j'ai ces bleus-là dans la tête et je procrastine sur le reste.
Retour à Marseille après un mois presque et demie d'aventure et de vie sauvage, pieds nus et cheveux emmêlés. Comme d'habitude, je réapprivoise doucement le 16ème en essayant de ne pas oublier ces 6 semaines d'intense folie.
On roulait la porte ouverte, ou bien entassés à l'arrière du pick-up ; c'était la chaleur et le soleil, la baignade dans des gorges de papillon et dans des bleus trop bleus, les overdoses de pastèque de raki et de moussaka. On retrouvait le rythme lent des journées là-haut, les levers de soleil et les clairs de lune à n'en pas dormir, le chant des grillons pour seul écho aux grands espaces, les douches au vent et les siestes suspendues dans le temps, ces rencontres magiques et les souvenirs à l'odeur de sauge et de romarin, à jouer les enfants sauvages entre les étoiles et l'immensité des horizons.
Et puis, le retour en solitaire, avec ce vélo vert comme compagnon d'aventure : les kilomètres avalés avant la prochaine étape, les quêtes infinies à la frontale avant de pouvoir dormir, les nuits dehors à esquiver les moustiques, les montées à dégouliner de toute la sueur du monde et les descentes de dingue au milieu de rien, les départs au petit matin et les cafés avec ces inconnus de Ljubjana, de Firenze ou Lucca, la crasse niveau 3000 et la dégaine du voyage ultra-léger, à se délester du superflu, presque trop, les ciao et les pouces en l'air sur la route, la liberté de rouler entre l'Emilie-Romagne et la Toscane comme ça, parce que, la vie hors ligne et hors les murs, les villes bike-friendly et les villes italiennes toutes trop belles, les balades à 4h du matin et les contrôleurs de train stupides, les gelati, les trains bondés, les trains gelés, les trains de nuit avec 5 contrôles tickets et 3 contrôles passeport, les trains regionale, les trains d'avant-guerre et les trains internationaux, pour prendre le temps, en traversant l'espace, de revenir à soi.
J'ai clôturé ce mois de folles aventures au goût de gingembre confit, à fabriquer nos souvenirs les pouces levés et les yeux grand ouverts.
Déjà une semaine que j'ai troqué les bagels au cream cheese et les pieds dans la neige pour le réconfort des bols de riz et de la mer si tant bleue ; j'ai quitté l'endroit des ricochets entre les glaçons et du vélo entre des buildings de 50 étages pour retrouver la corniche et la canicule marseillaises, changé les brouettes de fumier de cheval et le silence de l'immensité d'un fjord, les espoirs retrouvés au milieu de bretelles d'autoroute et les nuits en tente sous la pluie pour la pleine lune et les levers de soleil urbains, les plantes et les couleurs de l'été ici.
Eventuellement, mon corps a eu du mal à retrouver le bon fuseau horaire. Aussi, il y a eu un petit bike crash, histoire de marquer le coup du retour à la jungle urbaine. Et puis on dirait que c'est bientôt reparti déjà, histoire - comme en vélo - de ne pas perdre l'équilibre.
De retour au 16ème, le même en différent.
C'est l'heure des bilans et des rêves pour les prochains mois et les prochaines années, ces promesses à soi-même toujours un peu difficiles à poser.
Au milieu du retour aux sources habituel et des retrouvailles devenues rituelles, les surprises se sont enchainées : entre régression maximale à base de pancakes au nutella et come-back technologique du futur emballé dans du chocolat, nous avons passé le cap en beauté. (entre autres, j'ai aussi appris à ouvrir les huîtres et à écailler un poisson, frôlé l'overdose de burger, redécouvert le brouillard et la bruine west coast, zoné dans le spot dvd de la BU où je commençais à traîner il y a déjà 8 ans !)
Maintenant, c'est mille aventures qui attendent, des instants de waouh à saisir et du cool à dévorer tous les jours sans en oublier aucun. 2017 ça va être chouette.
C'est décembre et tout se mélange : les élans de bravoure pour se retrouver à esquiver les méduses ou chercher un arc électromagnétique, le vin chaud solaire et les expérimentations culinaires, les bouquins engloutis et les levers de soleil de plus en plus frais. Alors que la coloc prend temporairement un goût de beurre salé, on dérive petit à petit vers des rivages d'adultes posés, à s'ammarer doucement au milieu de voisins et de projets collectifs, de demi-paniers de légumes et de taxe d'ordures ménagères, de kefir, de jardin et de levain.
Bientôt c'est le retour aux sources, à l'océan et aux horizons dégagés du sud-ouest. J'ai secrètement hâte d'entamer une retraite low tech au milieu des champs de maïs, comme à chaque fois qu'il devient nécessaire de partir pour mieux revenir, sauf que là, on dirait bien que ça devient sérieux toutes ces histoires.
Souvenir du printemps dernier, quand il s'agissait de ne pas se liquéfier dans la moiteur ambiante et de ramasser des coquillages les pieds dans l'eau.
Postcard à retardement de là-haut, à la vie sauvage, quand nos journées étaient simplement rythmées par le soleil, la lune et nos besoins primaires. Nos actions étaient teintées d'aventure et de petit luxe aussi, cuisiner au pâté était une évidence et le temps s'arrêtait ; il était alors seulement question d'admirer les dessins creusés dans le bois par les petits êtres de la nature, la lumière verte des champignons fluorescents ou la danse des araignées sur leur toile.

En ce moment, les jours sont faits d'accomplissements inédits : vitres ultra-propres au 16e, sauts dans le vide un dimanche matin, images estivales finalement scannées avec un système digne des années 80, tisanes fleuries, caramel au gingembre et autres audaces culinaires cachées dans des feuilles de bananier.
On retrouve le fascinant d'avoir le nez ou la tête en l'air, les yeux levés, le corps en mouvement et les cheveux au vent ; choisissant les plus beaux mots et les meilleurs instants comme des happy few devenus presque trop pointus sur leurs manières de vivre.

















