Presque deux mois que j'ai retrouvé l'air du dehors ; c'est l'enchaînade de petites aventures non moins intenses, de morceaux de vie que l'on goûte au présent. On dirait que la substance du temps a changé, elle n'est plus à la lecture, l'écriture ou l'écoute, elle est à l'échange, à l'action, à la sensation. Le temps file à travers les petits festins frugaux et la douceur des matins encore frais, le solstice au milieu des fleurs et les couchants allongés dans l'herbe, la pluie et les orages, le vent, les moustiques et les aubergines grillées, petits signes que l'on est bien entrés dans l'été.
J'aurai finalement eu ma petite part d'aventure pour cet été.
D'abord à retrouver la tribu de frangins à l'un des bouts de la France - celui où on peut se retrouver dans trois pays en une journée, manger des patates au Munster en plein été et s'enfoncer dans des forêts humides le matin, à jouer aux cartes et cuisiner pour un régiment, à plonger en eau douce et se balader sur les sommets de là-bas.
Puis à faire le retour sur ce vélo vert, histoire de prendre le temps de traverser 700 bornes de paysages autrement qu'à travers la vitre d'un tgv trop climatisé.
Comme à chaque fois qu'on défie l'espace avec nos propres forces, le temps s'est distendu : c'était des journées comme s'il y en avait eu six où on avalait les kilomètres au milieu des champs et des vergers, des escales-retrouvailles de quelques heures et des pauses à tous les fromages du pays, des nuits humides et des avancées à la fraîche, des petits yeux du matin et beaucoup de tablettes de chocolat noir, de l'orage sous un abri-bus et des déroutes sur nationale 7, des chemins partagés et des gros souvenirs d'il y a déjà deux ans, des hommages en papier plié et en côtes grimpées.
Comme à chaque fois, il a fallu rentrer alors que nos habitudes étaient presque devenues celles d'enfants sauvages, à vivre au soleil et adopter le silence des grands espaces.
Et comme à chaque fois, le plaisir du retour chez-soi se mélange avec la difficulté du retour à l'urbanité - se remettre dans le flot semble être un exercice presque plus rude que celui qui nous a fait des cuisses en béton armé.
Mille ans que je n'ai pas raconté ma vie ici. J'apprivoise doucement mes phobies d'oublier mais je crois bien que j'aime toujours cet endroit poussiéreux que personne ne vient déranger. C'est juste, comme d'habitude, l'idée de ne pas réussir à trouver les mots justes mélangée à celle qu'il y a trop peu de temps pour faire toutes les choses que l'on voudrait faire, mélangées à l'enchaînade des aventures 2018 qui font que, voilà, ça faisait bien mille ans.
Mille ans donc depuis la dernière fois, et puis je me retrouve parachutée loin du 16ème et de la mer pour quelques semaines à la jungle urbaine. Je découvre la coolitude de Paname au printemps, d'un écran aussi gros que mes roues de vélo, des retrouvailles avec tout ce monde déjà exporté, de situations inespérément magiques. Malgré tout ça, on est toujours sur un rollercoaster de haut niveau - je plane à mille puis je rasemotte, en boucle, inlassablement. J'ai peur que mes arbres meurent et j'ai peur de quitter ma navette spatiale pour de vrai, j'ai peur de passer à tout autre chose et j'ai peur que tout ça ne soit qu'une excuse - comme à l'habitude, le flow - pour ne pas décider d'autre chose, pour laisser filer les gens, les visages et les moments.
Retour à Marseille après un mois presque et demie d'aventure et de vie sauvage, pieds nus et cheveux emmêlés. Comme d'habitude, je réapprivoise doucement le 16ème en essayant de ne pas oublier ces 6 semaines d'intense folie.
On roulait la porte ouverte, ou bien entassés à l'arrière du pick-up ; c'était la chaleur et le soleil, la baignade dans des gorges de papillon et dans des bleus trop bleus, les overdoses de pastèque de raki et de moussaka. On retrouvait le rythme lent des journées là-haut, les levers de soleil et les clairs de lune à n'en pas dormir, le chant des grillons pour seul écho aux grands espaces, les douches au vent et les siestes suspendues dans le temps, ces rencontres magiques et les souvenirs à l'odeur de sauge et de romarin, à jouer les enfants sauvages entre les étoiles et l'immensité des horizons.
Et puis, le retour en solitaire, avec ce vélo vert comme compagnon d'aventure : les kilomètres avalés avant la prochaine étape, les quêtes infinies à la frontale avant de pouvoir dormir, les nuits dehors à esquiver les moustiques, les montées à dégouliner de toute la sueur du monde et les descentes de dingue au milieu de rien, les départs au petit matin et les cafés avec ces inconnus de Ljubjana, de Firenze ou Lucca, la crasse niveau 3000 et la dégaine du voyage ultra-léger, à se délester du superflu, presque trop, les ciao et les pouces en l'air sur la route, la liberté de rouler entre l'Emilie-Romagne et la Toscane comme ça, parce que, la vie hors ligne et hors les murs, les villes bike-friendly et les villes italiennes toutes trop belles, les balades à 4h du matin et les contrôleurs de train stupides, les gelati, les trains bondés, les trains gelés, les trains de nuit avec 5 contrôles tickets et 3 contrôles passeport, les trains regionale, les trains d'avant-guerre et les trains internationaux, pour prendre le temps, en traversant l'espace, de revenir à soi.
J'ai clôturé ce mois de folles aventures au goût de gingembre confit, à fabriquer nos souvenirs les pouces levés et les yeux grand ouverts.
Déjà une semaine que j'ai troqué les bagels au cream cheese et les pieds dans la neige pour le réconfort des bols de riz et de la mer si tant bleue ; j'ai quitté l'endroit des ricochets entre les glaçons et du vélo entre des buildings de 50 étages pour retrouver la corniche et la canicule marseillaises, changé les brouettes de fumier de cheval et le silence de l'immensité d'un fjord, les espoirs retrouvés au milieu de bretelles d'autoroute et les nuits en tente sous la pluie pour la pleine lune et les levers de soleil urbains, les plantes et les couleurs de l'été ici.
Eventuellement, mon corps a eu du mal à retrouver le bon fuseau horaire. Aussi, il y a eu un petit bike crash, histoire de marquer le coup du retour à la jungle urbaine. Et puis on dirait que c'est bientôt reparti déjà, histoire - comme en vélo - de ne pas perdre l'équilibre.
Braver les éléments pour rouler sous la pluie et face au vent, redécouvrir ces horizons sous d'autres lumières, s'échapper deux jours hors du temps avant d'entamer un mois d'avril d'aventures et de rebondissements.
La glycine et les rosiers sauvages, l'odeur de la mer et des feux de cheminée, Nino Ferrer, le ciel et les roseaux de là-bas.
Marseille est passée à l'heure d'hiver sous un climat de retour d'été ; entre les deux, on se retrouve comme toujours à apprécier la douceur de vivre à travers la simplicité d'un saut dans la mer et le cool d'un week-end d'aventure et de châtaigne. Dans cet enchaînade de virages et de paysage défilé c'est déjà novembre qui nous pousse en avant, là où les aurores s'enfuient et où les soirs tombent trop tôt.
C'est à nouveau le temps d'embarquer pour d'autres aventures qu'on ose à peine entrevoir.
Cette enchaînade d'épopées a quelque chose de vraiment génial : du cool en barre, à la juste mesure entre le connu et l'inconnu, quelque part entre le réconfort des choses familières, la confiance de ceux qui (se) connaissent de mieux en mieux et la fraîcheur des moments de renouveau. Et comme toujours, c'est en prenant le temps de saisir la douceur de vivre que l'on peut mieux écrire les milliards de tomes de l'histoire de nos vies.
C'est toujours un peu compliqué de revenir à la normalité après les vacances. Doucement il faut tenter de reprendre le rythme, après un condensé d'aventure et de waouh - la vie intense, le cool en barres et les milliers de choses trop belles pour nos yeux.
Il faut garder ces souvenirs fabriqués au milieu de rien, sous les étoiles ou le soleil, à chanter, à crier et à pédaler comme si la route ne s'arrêtait jamais. Il faut savoir terminer l'histoire pour mieux raconter ces odeurs de sardine grillée ou de lavande, la fraicheur des soirs et le goût des pêches, la couleur des couchers de soleil et celle des yeux rieurs, les overdoses de crème solaire, le fromage dégoulinant, les averses à planter des tentes, la chaleur assommante du presque sud, les siestes à rallonge et les matins si tant calmes, les rencontres salvatrices et les moments de douceur, le retour à la mer et la redécouverte du luxe d'un chez-soi, le réconfort de cette navette spatiale hors du temps. Après mille chemins et détours, après trop d'instants de bonheur, c'est le temps de poser ces souvenirs avant qu'ils ne s'envolent.

Choses trop cooles de la vie, le retour : mettre du baume du tigre à en pleurer, dénicher un vélo vert fluo, retrouver le goût des abricots et la fraicheur des matins d'été ; regarder les couleurs de la nuit, du gros son dans les oreilles, rattraper les wagons, doucement, s'étonner de l'évolution des plantes du balcon comme on s'étonne de revoir ses frangins grandis après un petit temps.
C'est encore l'été dans mes dix mètres carrés, je trouve ça juste génial, d'être dans une capsule de summer alors que tout le monde autour est en bonnet.
Sinon, le mois se déroule avec un focus automatique sur les choses cooles de la vie - les choses les plus anodines du quotidien, quand ton cerveau est dans les nuages. À grimper sur le toit du toit, à tenter de revenir les pieds sur terre, à essayer de produire un peu des choses sensées alors que tout s'envole quand tu ouvres les fenêtres ouest.
Le temps des journées à rallonge et des nuits moites est apparemment révolu ; les matins se veulent de douches brûlantes et non plus de baignades matinales pour réveiller nos corps endormis, la nuit tombe plus vite et déjà on rêve d'hibernation.
Les grandes questions se posent inévitablement, comme des évidences, au milieu de la jungle réagencée du 16ème, au bord de la mer ou dans notre cuisine pimpée à la razor saw.
Et je réalise que l'école buissonnière est parfois nécessaire, en fait. En s'arrêtant, on peut mieux prendre conscience, à la lueur de lune bleue dans notre salon ou au calme de la mer, de ces moments de baume du tigre à en pleurer, du ciel doré, rose ou gris, des discussions parfumées à la tisane du soir, des retrouvailles avec ce vélo rouge si tant cool, du génie des ambitions de rizithèque ou du cool d'une belle de nuit qui grandit presque toute seule.











