Le mauvais temps ne dure jamais trop longtemps ici ; c'est sous un ciel doré et des nuages fluos que l'on transporte nos petites habitudes du lundi soir. Entre des éclats de soleil, l'automne s'installe subrepticement : on lance des plans de week-ends chataîgne, se jeter dans la mer requiert dorénavant quelques élans de bravoure et nos dimanches soirs se passent dans une douce atmosphère de coin de cheminée.
Postcard à retardement de là-haut, à la vie sauvage, quand nos journées étaient simplement rythmées par le soleil, la lune et nos besoins primaires. Nos actions étaient teintées d'aventure et de petit luxe aussi, cuisiner au pâté était une évidence et le temps s'arrêtait ; il était alors seulement question d'admirer les dessins creusés dans le bois par les petits êtres de la nature, la lumière verte des champignons fluorescents ou la danse des araignées sur leur toile.
Ce qu'il y a de terrible quand on fait partie de ces personnes qui ne tombent jamais malade, c'est que dès lors qu'un rhume se montre un peu persistant, on devient complètement dérouté ; on oscille entre le déni et l'hypocondrie, quelque part entre la témérité des intouchables et le ras-le-bol des non habitués.
Analogiquement parlant, je tangue entre les jalons qu'on pose comme des aventuriers accomplis et les dérives sur canapé, au milieu de pages qui racontent -toujours- les mêmes choses dans des époques et des univers différents. Les jours rétrécissent et déjà apparaît une certaine nostalgie anticipée ; comme un geste de résistance on se jette dans la mer avant qu'octobre nous prenne.
Et puis, autrement plus près de la mer, je suis repartie à vélo, presque frustrée de ne pas avoir eu de pellicule sur cette échappée-là, pour fixer la traversée de ces paysages lunaires et insensés autre part que dans ma mémoire et mes cuissots.
Il manquait donc la bande son enjouée de paroles trop chantées à ce retour sur les routes ; mais c'était à nouveau le plaisir des cheveux salés, des méduses et des trésors de cailloux, c'était retrouver les côtes sous le soleil, les descentes à tracer dans le vent, la fierté de ne devoir ton voyage qu’à la force de ton corps - et à la vaillance de ton âme, quelque part.

En ce moment, les jours sont faits d'accomplissements inédits : vitres ultra-propres au 16e, sauts dans le vide un dimanche matin, images estivales finalement scannées avec un système digne des années 80, tisanes fleuries, caramel au gingembre et autres audaces culinaires cachées dans des feuilles de bananier.
On retrouve le fascinant d'avoir le nez ou la tête en l'air, les yeux levés, le corps en mouvement et les cheveux au vent ; choisissant les plus beaux mots et les meilleurs instants comme des happy few devenus presque trop pointus sur leurs manières de vivre.
C'était il y a déjà bien longtemps qu'on chantait en pédalant, sans réfléchir à rien d'autre ; maintenant ça se passe entre des cravings de glace à la vanille et des aventures nautiques inattendues, quand on revient à la charge avec trop de bouquins pour faire continuer à faire voyager l'esprit, qu'on teste le coeur avec d'autres efforts et qu'on s'abandonne aux longues siestes que le corps réclame.
C'est à nouveau le temps d'embarquer pour d'autres aventures qu'on ose à peine entrevoir.
Cette enchaînade d'épopées a quelque chose de vraiment génial : du cool en barre, à la juste mesure entre le connu et l'inconnu, quelque part entre le réconfort des choses familières, la confiance de ceux qui (se) connaissent de mieux en mieux et la fraîcheur des moments de renouveau. Et comme toujours, c'est en prenant le temps de saisir la douceur de vivre que l'on peut mieux écrire les milliards de tomes de l'histoire de nos vies.
À chaque fois qu'on revient de ces petites escapades, c'est comme si on avait vécu des mois dans une autre dimension, hors du temps, à la fois en accéléré et au ralenti.
Mille souvenirs déjà attendent de passer en négatif et trop d'autres sont simplement dans nos mémoires : la forêt à n'en plus finir, la cloche à fromage aux milliers d'étoiles, les nuits dans les airs et les bains de rêve dans un bidon bleu, les petits et les gros cailloux, les eaux vives de la Blanche, le feu et les parties de carte avant le clair de lune. Quelque chose, au fin fond des Alpes, loin de tout, avec des airs de vie sauvage, dans sa beauté la plus simple, la plus évidente.
C'est toujours un peu compliqué de revenir à la normalité après les vacances. Doucement il faut tenter de reprendre le rythme, après un condensé d'aventure et de waouh - la vie intense, le cool en barres et les milliers de choses trop belles pour nos yeux.
Il faut garder ces souvenirs fabriqués au milieu de rien, sous les étoiles ou le soleil, à chanter, à crier et à pédaler comme si la route ne s'arrêtait jamais. Il faut savoir terminer l'histoire pour mieux raconter ces odeurs de sardine grillée ou de lavande, la fraicheur des soirs et le goût des pêches, la couleur des couchers de soleil et celle des yeux rieurs, les overdoses de crème solaire, le fromage dégoulinant, les averses à planter des tentes, la chaleur assommante du presque sud, les siestes à rallonge et les matins si tant calmes, les rencontres salvatrices et les moments de douceur, le retour à la mer et la redécouverte du luxe d'un chez-soi, le réconfort de cette navette spatiale hors du temps. Après mille chemins et détours, après trop d'instants de bonheur, c'est le temps de poser ces souvenirs avant qu'ils ne s'envolent.

Pas de répit, si ce n'est celui qu'on s'accorde un instant, au bord de l'eau ou en haut du mur, pour souffler et réouvrir les yeux. C'est la fin d'une période, et comme toujours avant de nouvelles aventures, ce sont des bilans à la pleine lune, des discussions sur thé glacé et des souvenirs qu'on construit ensemble, en prenant conscience que l'on fait alors doucement un pas de géant.








